Le Duché de Savoie, ancien état au centre de l’Europe

Les récents débats sur le colonialisme ont parfois tendance à le faire oublier mais les derniers territoires conquis par la France, à la fin du XIXème siècle, ne sont pas outre-mer. Chambéry, Annecy et Nice ne sont devenues officiellement françaises qu’en 1860 (hormis une parenthèse entre 1792 et 1814, où les armées révolutionnaires ont occupé la Savoie), soit après Pointe-à-Pitre, Fort-de-France, Saint-Denis-de-la-Réunion ou même Dakar et Alger.

Pendant près de 400 ans, les États de Savoie ont été un pays indépendant, devenant même l’un des Royaumes les plus riches de son époque et léguant à l’Europe la dynastie des rois d’Italie.

Tout commence en 1416 avec le duché de Savoie

Si l’histoire de la Savoie en tant que Nation commence en l’an 1000 lorsque Humbert Ier (aussi appelé Humbert aux Blanches-Mains) fonde le comté de Savoie, celle de la Savoie en tant qu’État commence le 19 février 1416 lorsque l’empereur Sigismond 1er érige cette province du Saint-Empire au rang de duché, lui confiant ainsi une autonomie politique. Le tout nouveau Duché de Savoie fit alors partie des fiefs impériaux d’Italie du Nord (états fédérés du Saint-Empire germanique) mais il jouit, dans les faits, d’une totale indépendance.

De plus, il faut noter qu’Amédée VIII, le tout nouveau duc de Savoie, régnait sur un territoire bien plus grand que les actuels départements de Savoie et de Haute-Savoie. Il comprenait également l’Ain (la Bresse et le Gex), le pays Niçois, une partie du Piémont italien ainsi que les actuels cantons suisses de Genève et de Vaud.

Carte du Duché de Savoie en 1430

Au cours de ces plusieurs siècles d’existence, les États de Savoie vont connaitre une histoire jalonnée de défaites et d’expansions.

Premières occupations françaises et rivalités avec la France

La position stratégique de la Savoie, aux confins entre la France et l’Italie, va attiser l’appétit de Francois Ier qui va occuper Bourg-en-Bresse puis les vallées de la Maurienne et de la Tarentaise. Cela conduit Emmanuel-Philibert de Savoie à transférer la capitale de son Duché de Chambéry à Turin en 1563.

À la suite de la guerre franco-savoyarde de 1600-1601, la Savoie perd définitivement les territoires de la Bresse, du Bugey et du Gex (l’actuel département de l’Ain) au profit d’Henri IV (Traité de Lyon, 1601).

Lors des guerres de succession d’Espagne, qui déstabilisèrent toute l’Europe, le duché de Savoie et le comté de Nice sont à nouveau occupés par la France en 1703. Mais le Traité d’Ultrecht (1713) met fin à cette occupation française. Grâce à ce traité, la Savoie obtient également le Royaume de Sicile. Victor-Amédée Ier est couronné Roi de Sicile en 1713.

Carte du Duché de Savoie en 1713

Des États de Savoie aux États Sardes

Au XVIIIième siècle, l’Europe est plongée dans une lutte intestine pour le pouvoir. Le Royaume de France, la Saint-Empire, les Provinces-Unies (Pays-Bas) et la Grande-Bretagne veulent tous asseoir leur suprématie sur le Vieux Continent. En 1718, ces quatre puissances se réunissent pour parapher le Traité de Londres et sceller ainsi la paix sur l’Europe. Mais, en marge de cette Quadruple Entente, le petit Duché de Savoie va également être invité dans ce concert des Nations. Les Habsbourg (maison d’Autriche qui régnait sur le Saint-Empire) ont des vues sur le Royaume de Sicile, qui appartenait alors à la Savoie depuis cinq ans (et le Traité d’Utrecht). Victor-Amédée II accepte alors de céder l’île pour une autre. Il « donne » la Sicile au Saint-Empire et récupère en échange la Sardaigne. Les États de Savoie sont alors érigés en Royaume et changent de nom : sur les cartes de l’époque, le Duché de Savoie devient le Royaume de Sardaigne (parfois également appelé Royaume de Piémont-Sardaigne).

Carte des États de Savoie en 1720 (désormais appelés Royaume de Sardaigne)

La Maison de Savoie a régné sur ce royaume de plusieurs centaines de kilomètres, comprenant la Savoie, le comté de Nice, le Piémont et la Sardaigne, jusqu’en 1860. Les frontières de cet État vont ne plus bouger, excepté une nouvelle occupation française (de 1792 à 1815).

La Savoie française et les rois d’Italie

Le royaume de Piémont-Sardaigne est au coeur du Risorgimento, l’unification de la péninsule italienne. C’est d’ailleurs Victor Emmanuel II de Savoie qui devint le premier roi d’Italie en 1860, après avoir annexé la Lombardie, Venise, les duchés de Modène, Parme et Toscane, le Royaume des Deux-Siciles (Sicile et Naples) et les États Pontificaux.

Cependant, les terres originelles de la Maison de Savoie ne firent jamais partie de cette nouvelle nation italienne. Les départements de Savoie et Haute-Savoie, ainsi que le Comté de Nice, furent « échangés » avec la France contre la protection du Second Empire contre la puissante Autriche-Hongrie (la toute jeune Italie n’aurait sans doute pas survécu à une guerre contre son puissant voisin). La Savoie et Nice ont ainsi été une monnaie d’échange, négociée par le Traité de Turin du 24 mars 1860. Leur rattachement à la France a ensuite été entériné par un référendum. Les 22 et 23 avril de la même année, 141 893 Savoyards sont appelés à l’isoloir pour répondre à la question : « La Savoie veut-elle être réunie à la France ? ». La grande majorité voteront « Oui » (71 bulletins nuls et 235 « Non »). Le résultat sans appel de ce référendum fit cependant débat. Le correspondant à Genève du journal The Times le qualifia de « la plus grande farce jamais jouée dans l’histoire des nations ». Cet argument a depuis beaucoup été repris par les indépendantistes ou les autonomistes savoyards pour contester ce qu’ils considèrent comme une « annexion ».

Que reste-t-il aujourd’hui de la Savoie souveraine?

Fort de son histoire, les États de Savoie on laissé un certain héritage.

Culturel d’abord. Dans le Duché de Savoie et le Royame de Piémont-Sardaigne, la langue de l’état-civil était le latin, puis le français. Mais la population, elle, parlait le franco-provençal, ou arpitan. On remarque d’ailleurs que l’ère de diffusion de cette langue correspond aux frontières de l’ancien Duché de Savoie (Savoie, Haute-Savoie, Ain, Val d’Aoste et Suisse Romande).

L’héritage de la Savoie est aussi historique. Elle a été l’un des premiers états à se doter d’une Constitution moderne et à basculer d’une monarchie absolue à une monarchie parlementaire. En 1848, Charles-Albert a promulgué le Statuto. Les libertés fondamentales y sont garanties et un parlement est élu au suffrage censitaire (2 à 3 % de la population).

Ce sont également les États de Savoie qui ont entrepris de grands projets de génie civil pour permettre aux Européens de communiquer de part et d’autres des Alpes (ouverture de la ligne de chemin de fer entre Aix-les-Bains et Saint-Jean-de-Maurienne en octobre 1856, et inauguration de la percée du Mont-Cenis en août 1857).

Né en 1987 dans la région lyonnaise, Sébastien Mayoux vit depuis 2015 de l’autre côté de l’Atlantique, au Canada. Sorti en 2018, Al Baas : l’ennemi de l’intérieur est son premier roman.